Gérer sa carrière

J’ai 44 ans, diplômé de l’une de nos belles écoles d’ingénieur, cursus complété par des formations proposées régulièrement par mon entreprise qui fait partie du CAC 40. En 20 ans de carrière j’ai connu des promotions tous les deux à trois ans avec des responsabilités élargies pour atteindre le poste de responsable de la logistique pour tous nos produits exportés sur l’Europe de l’Est. Ma rémunération est de plus de 75 000 €. Ma longue expérience me permettait de trouver des réponses à toutes les difficultés, embûches, chausse-trappes, nouveaux formulaires à remplir, que nos amis de l’Est ne manquent pas d’imaginer pour rendre plus compliqué ce qui pourrait être simple. Depuis des années, je rentrais chez moi le soir, avec la satisfaction d’avoir largement contribué au développement de ma société dans ces pays. Surtout, j’aimais trouver des solutions aux commerciaux qui venaient me voir, ceux qui promettent la lune aux clients pour décrocher une affaire. J’étais incontournable, avec moi l’intendance suivait. En somme, tout allait bien, mon patron trouvait que je faisais un excellent job. Il ne manquait pas de me féliciter à l’occasion, ça fait toujours plaisir.

Le soir je racontais à ma femme mes hauts faits et les astuces que j’imaginais pour honorer les engagements pris dans les contrats signés par les commerciaux. Je trouvais qu’ils avaient la partie facile et qu’ils en retiraient tous les honneurs. Elle m’écoutait admirative. Mais un soir alors que je racontais mes derniers exploits, elle me posa une question qui m’interpella :
 » Depuis combien de temps tu fais le même boulot ? »
Et oui comme le temps passe vite, déjà sept ans. Je pris le temps de réfléchir. Sept ans, un temps bien plus long que dans tous les postes que j’avais occupés auparavant. Et puis, cela commençait à faire bien longtemps que l’on ne m’avait pas inscrit à une nouvelle formation. En regardant autour de moi je ne pouvais que constater que bon nombre de mes collègues avaient connu des évolutions de carrière intéressantes, surtout de plus jeunes qui se voyaient proposer des postes où ils devaient diriger des cadres beaucoup plus âgés et expérimentés qu’eux mêmes.

Plus j’avançais dans ma réflexion plus je me rendais compte que j’étais devenu un bon et fidèle serviteur répondant parfaitement aux missions de mon poste mais laissé dans son coin. L’exemple même de ce que j’avais lu dans je ne sais quel magazine : « Jusqu’à 40 ans les sociétés chouchoutent les jeunes cadres à ‘haut potentiel’ et au-delà plus rien ». Or j’étais bien conscient qu’à mon âge je n’avais accompli que la moitié de mon parcours professionnel. J’avais encore vingt ans à travailler. Si je ne faisais rien, si je ne bougeais pas d’emploi d’ici quelques années, on ne manquerait pas de me dire que je suis trop vieux, on est vite vieux, pardon senior en France. Les vrais postes de responsabilité, on les prend de plus en plus jeune. La moyenne d’âge des Dirigeants du CAC 40 n’a-t-elle pas baissé en cinq ans de 54 à 46 ans! Cela m’a fait froid dans le dos.

Ma femme qui occupe un poste à la Direction des Ressources Humaines d’une filiale d’un groupe américain, me fit remarquer que dans sa société, il était bien vu qu’après quarante ans les cadres fassent un bilan professionnel afin d’informer les gestionnaires de carrières des évolutions que chacun souhaitait donner à son parcours. Elle me conseilla de demander à mon patron de faire un Bilan de Compétences. Evidemment quand je lui en ai parlé, il n’a pas vu l’intérêt d’une telle démarche. Cela l’a même étonné, « ça ne va pas? » : il me connaissait très bien, on faisait le point chaque année à l’occasion des entretiens annuels d’évaluation. Mais je n’ai pas lâché, et sur mon insistance, il finit par accepter.

Ce fut pour moi une révélation. J’ai rapidement pris conscience que je m’étais installé dans le confort d’un poste que je maîtrisais parfaitement et que j’étais devenu « Le » logisticien des pays de l’Est, que cela arrangeait tout le monde et qu’on ne me voyait plus que dans ce rôle. Mon consultant me força alors à faire une analyse très fine de l’ensemble des responsabilités exercées dans chacun des postes occupés dans le passé afin de faire ressortir les compétences métiers acquises puis de les hiérarchiser à l’aide de deux critères : niveau de compétence et plaisir.
Le niveau fut facile à fixer dans la mesure où il me demanda d’illustrer mes acquis d’expériences par des cas concrets et précis. Plus on maîtrise une compétence métier plus il est facile de le prouver. Moins on la maîtrise plus il est difficile de mettre en avant une expérience crédible. J’ai pu réaliser qu’au-delà de mon expertise dans la « logisticien pays de l’Est », j’avais des compétences de management d’équipe, de négociateur, d’organisation, le sens du commerce et des qualités de créativité, de rigueur et de ténacité.

Ce bilan me permit de prendre conscience que j’étais tout à fait capable d’assumer un poste de commercial à l’export. J’ai donc pris contact avec le Directeur Export pour lui faire part de mon désir d’évoluer, de ma motivation et de mon souhait de rejoindre son équipe. Et finalement il me confia la zone Sud-Est Asiatique alors que j’avais surtout œuvré dans les pays de l’Est. Il faut croire que j’ai su mettre en avant grâce au Bilan de Compétences mes qualités personnelles et mes compétences professionnelles.